Ce que le kirundi m’a appris sur le français

Une langue qui habite sous une autre
Le kirundi est ma première langue. Pas celle dans laquelle j'écris — ça, c'est le français, depuis toujours, depuis les lettres d'amour de mes camarades à Ngagara, depuis les premières copies d'école qui sentaient la craie et la sueur. Mais le kirundi est la langue dans laquelle le monde m'a d'abord fait signe. La langue de ma mère quand elle m'appelait pour le repas. La langue de mon père quand il nous racontait l'histoire des tambours sacrés de Muramvya. La langue des proverbes que ma grand-mère glissait entre deux tasses de café, comme si les ancêtres parlaient à travers elle sans qu'elle ait à hausser la voix.
Je dis « première langue » et non « langue maternelle » exprès. Parce que le français aussi est devenu maternel — au sens où je l'ai reçu de l'école, des livres, du monde qu'on voulait me faire intégrer. Deux mères, donc. Deux langues, deux visions du monde, deux façons de construire une phrase et, par conséquent, une pensée.
Ce qui est étrange avec le kirundi, c'est que je ne l'ai jamais perdu, même quand je ne le pratiquais plus. Il est resté là, sous le français, comme une deuxième peau que le temps n'a pas usée. Quand je reviens à Bujumbura, il remonte d'un coup, sans effort, avec ses tons, ses classes nominales, sa façon particulière de ne jamais aller directement où il veut aller. Et c'est précisément ça — cette façon de ne jamais aller directement — qui m'a tout appris sur l'écriture.
Le kirundi ne dit jamais les choses directement. C'est sa plus grande leçon littéraire.
Le bonjour qui contient toute une philosophie
Commençons par le commencement — ou plutôt par le bonjour. Parce que la façon dont une langue dit bonjour dit tout sur ce qu'elle pense de l'existence humaine.
En français, on dit « bonjour ». C'est beau, c'est économique, c'est pratique. « Bon » + « jour ». On vous souhaite un bon jour. C'est un vœu orienté vers l'avenir immédiat, une espérance polie, un contrat social minimal.
Mwaramutse → littéralement : "tu as bien dormi — tu t'es levé du bon pied" | en français : "bonjour (le matin)"
Regardez la différence. Le kirundi ne vous souhaite pas un bon jour. Il commence par s'assurer que vous avez bien dormi. Il s'intéresse à la nuit que vous venez de traverser. Il reconnaît que le passage de la nuit au jour n'est pas anodin — que dormir est un acte de confiance dans le monde, et que se réveiller est une petite victoire qu'il faut saluer.
Et puis l'expression « se lever du bon pied » — que nous avons aussi en français, mais comme métaphore figée, comme formule creuse — en kirundi, elle est vivante. Elle vous rappelle que le matin est un choix : on peut se lever du bon côté ou du mauvais. La langue vous invite, dès le premier mot du jour, à choisir.
Amakuru ? → littéralement : "quelles nouvelles — qu'est-ce qui se passe dans ta vie" | en français : "comment ça vas ?"
Ni meza → littéralement : "c'est bon, c'est beau" | en français : "ça va bien"
Regardez encore : en français, on demande « comment ça va ? » — une question sur un état, sur une condition, abstraite, désincarnée. En kirundi, on demande « quelles nouvelles ? » — une question sur une histoire, sur un récit, sur ce qui s'est passé dans votre vie depuis la dernière fois qu'on s'est vus. L'interlocuteur n'est pas un état à évaluer. Il est une histoire en cours.
Et la réponse : « c'est bon, c'est beau ». Pas « ça va ». Pas « je vais bien ». Mais « c'est beau ». Comme si aller bien et trouver le monde beau étaient la même chose. Comme si la santé et l'esthétique ne formaient qu'un seul mot, qu'une seule réalité.
Cette observation m'a changé comme écrivain. Elle m'a appris que les mots les plus quotidiens, les formules les plus banales, portent une vision du monde entière. Que choisir un mot plutôt qu'un autre, en français, ce n'est jamais anodin. Que « il marche » et « il avance » ne disent pas la même chose sur un homme, que « la nuit tombe » et « le soir descend » ne peignent pas le même ciel.
La langue du détour
Le kirundi est une langue qui n'aime pas les angles droits. Elle préfère les courbes, les contournements, les sous-entendus. Une langue qui dit les choses par la bande, par l'image, par le proverbe — parce qu'elle sait que la vérité frontale blesse, et que la vérité oblique pénètre plus profondément.
C'est ce qu'on appelle la parole indirecte. Dans la tradition burundaise, on ne dit pas à quelqu'un qu'il a eu tort. On lui raconte une histoire dans laquelle un personnage a eu tort, et on le laisse faire la connexion lui-même. On ne dit pas « tu es gourmand ». On dit :
« Même le poisson qui vit dans l'eau a toujours soif. »
Cette phrase — que j'ai entendue mille fois dans mon enfance, que Marie-Louise Sibazuri a citée dans la note qu'elle m'a écrite après avoir lu mon manuscrit — ne désigne personne directement. Elle parle d'un poisson. Elle parle de l'eau. Et pourtant, si quelqu'un la prononce en vous regardant, vous savez exactement ce qu'elle veut dire. La vérité arrive par ricochet.
Ce mécanisme de la parole indirecte a complètement transformé ma façon d'écrire. J'ai appris, grâce au kirundi, que le meilleur moyen de toucher un lecteur n'est pas de lui dire ce qu'il doit ressentir. C'est de lui raconter quelque chose qui le fera ressentir tout seul. Ne pas écrire « il était triste » : écrire « il regardait les mains de son père sans les reconnaître ». Ne pas écrire « la ville était dangereuse » : écrire « les rues s'étaient vidées dès midi et les chiens n'aboyaient plus ».
C'est le détour. C'est la leçon fondamentale du kirundi : ne jamais aller directement là où vous voulez aller. Prendre le chemin le plus long, parce que c'est le chemin le plus long qui passe par le cœur du lecteur.
Ne pas écrire «il était triste». Écrire «il regardait les mains de son père sans les reconnaître».
Les tons : quand une syllabe change tout
Le kirundi est une langue à tons. Cela veut dire que la même syllabe, prononcée haute ou basse, peut changer radicalement le sens d'un mot. Une inflexion, une hauteur de voix — et « ami » devient « ennemi ». « Paix » devient « guerre ». Ce n'est pas une métaphore : c'est la structure même de la langue.
Pendant des années, cette caractéristique m'a semblé une curiosité linguistique — le genre de chose qu'on note dans un cours de phonologie et qu'on oublie. Puis j'ai compris que c'était une leçon d'écriture fondamentale, peut-être la plus importante que le kirundi m'ait donnée.
En français, on n'a pas les tons. Mais on a quelque chose d'analogue : le rythme, la ponctuation, la syntaxe, la place des mots dans la phrase. Et chacun de ces éléments peut transformer entièrement le sens d'une phrase, exactement comme le ton transforme un mot en kirundi.
Comparez ces deux phrases françaises :
"Il l'aimait, il le savait."
"Il l'aimait. Il le savait."
Même contenu sémantique. Deux signes de ponctuation différents. Et pourtant, la virgule dit quelque chose de fluide, de continu, une évidence naturelle. Tandis que le point, lui, introduit un écart, une distance — comme si entre l'amour et la conscience de l'amour, il y avait un espace, une hésitation, quelque chose qui s'était passé dans l'intervalle.
Le kirundi m'a appris à entendre la musique des phrases françaises. Pas seulement leur sens — leur musique. Le fait qu'une phrase longue crée une attente, et qu'une phrase courte, qui suit, peut briser cette attente comme un coup de gong. Le fait que les répétitions créent une incantation. Le fait que le silence — les blancs, les tirets, les points de suspension — est une partie du texte autant que les mots.
Je ne savais pas mettre ces intuitions en mots avant de les relier à ma langue maternelle. C'est le kirundi qui m'a aidé à comprendre que les langues ne communiquent pas seulement des informations — elles performent des états. Elles font exister ce qu'elles disent.
« La langue, ce n'est pas juste un outil de communication. C'est une vision du monde. Une façon de penser, de sentir, de rêver. Une connexion avec les ancêtres qui ont parlé cette langue pendant des millénaires. »
— Keza Ndenzako, personnage de Kidal, point de rupture
Les mots qui n'existent pas en français
Il y a dans chaque langue des mots pour lesquels l'autre langue n'a pas d'équivalent. Ces absences sont les plus instructives. Elles montrent ce que chaque culture a jugé assez important pour mériter un mot propre — et ce que l'autre culture a jugé assez secondaire pour ne pas en avoir.
Voici quelques-uns de ces mots kirundi qui m'ont appris quelque chose sur le français — et sur ses manques.
Ubwitonzi — la douceur intérieure, la paix de soi avec soi-même, la sagesse tranquille
Il n'existe pas de mot français pour ça. On dit "sérénité", "paix intérieure", "sagesse" — mais aucun de ces mots ne capture exactement l'idée : cette qualité de quelqu'un qui n'a pas besoin de bruit, qui porte son calme comme un vêtement invisible. Quand j'ai cherché à décrire le père dans mon roman — ce silence légendaire, cette façon de s'enfermer dans un mutisme de plomb qui forçait les autres à réfléchir — j'ai réalisé que je cherchais ubwitonzi en français. Je ne l'ai pas trouvé. J'ai dû construire l'image.
Umuganuro — la fête royale des semences, le rituel du renouveau
Ce mot n'est pas seulement un nom de cérémonie. Il porte en lui toute une cosmologie : la terre, le roi, la communauté, le cycle des saisons, la gratitude envers Imana. Pour le traduire en français, il faudrait un paragraphe entier. Le roman contient une scène qui évoque l'Umuganuro — et j'ai dû décider : est-ce que je traduis, ou est-ce que je laisse le mot kirundi dans le texte, comme un caillou étranger dans la langue française, pour obliger le lecteur à s'arrêter et à chercher ?
J'ai choisi de garder le mot. Cette décision — garder les mots intraduisibles dans leur langue d'origine plutôt que de les domestiquer en français — est une décision politique autant qu'esthétique. Elle dit : cette réalité existe. Elle a son nom. Ce nom ne vous appartient pas, et vous allez devoir faire l'effort de l'approcher.
Impeshi — la petite saison sèche de janvier-février
Le français dit "saison sèche". Le kirundi, lui, a un mot précis pour cette petite saison, brève, entre deux pluies — ce moment de pause dans le calendrier climatique burundais, ce répit qui n'est pas vraiment l'été mais qui ressemble à une parenthèse de lumière. Ce mot m'a appris que le français généralise là où le kirundi particularise. Que donner un nom propre à quelque chose, c'est le faire exister plus pleinement.
Umumenja — initialement "traître", puis détourné pour désigner les victimes de 1972
Ce mot est un traumatisme linguistique. Le régime Micombero l'a utilisé pour désigner les Hutus tués ou portés disparus en 1972 — transformant le mot "traître" en nom des victimes, et les victimes en coupables par la seule magie d'une désignation. Ce retournement sémantique — cette violence exercée par un mot — m'a appris quelque chose sur la langue que je n'aurais jamais trouvé dans un manuel de rhétorique : que les mots ne sont pas neutres. Qu'ils peuvent tuer. Et que l'écrivain qui prétend que les mots ne sont que des mots n'a jamais vécu dans un pays où ils ont été utilisés comme armes.
Garder les mots intraduisibles dans leur langue d'origine, c'est une décision politique autant qu'esthétique. Cela dit : cette réalité existe. Elle a son nom. Il ne vous appartient pas.
L'Ubuntu : une grammaire de l'humanité
Il y a en kirundi — et plus largement dans les langues bantoues — un proverbe philosophique qui contient, à lui seul, une grammaire de l'humanité entière. Un proverbe que j'ai appris très jeune et qui a mis des années à déployer toutes ses conséquences dans ma pensée et dans mon écriture.
Umuntu agirwa n'uwundi — une personne est une personne grâce aux autres personnes
C'est le principe de l'ubuntu, ce mot qui circule maintenant dans le monde entier mais dont peu de gens ont vraiment mesuré la force philosophique. En français, la pensée dominante est cartésienne, individualiste : « Je pense, donc je suis. » Je suis d'abord moi-même, et mes relations aux autres viennent ensuite, s'ajoutent à ce moi déjà constitué. L'ubuntu dit le contraire : tu n'existes que parce que les autres existent. Tu n'es pas une île. Tu es défini par tes relations, pas par toi-même.
Cette différence de grammaire philosophique a eu des conséquences immenses dans mon écriture.
En français littéraire, le héros classique est un individu — il lutte contre le monde, contre les autres, contre lui-même. Son intériorité est le théâtre principal de la narration. Les autres personnages existent souvent comme des surfaces de projection de sa psychologie.
Dans la tradition narrative burundaise, portée par le kirundi, le personnage principal n'existe que dans ses relations. Il est défini par qui il est pour les autres — fils, frère, voisin, membre d'une communauté. Son identité est relationnelle, pas individuelle. La solitude, dans cette vision, n'est pas un état romanesque glorieux : c'est une blessure. L'exilé — l'umwimukirira, celui qui a quitté sa terre et n'en trouve pas de nouvelle — n'est pas un héros romantique. Il est quelqu'un qui manque d'ubuntu. Quelqu'un qui n'a pas encore trouvé les autres qui lui permettront d'exister pleinement.
Dans Le chant des rives, j'ai essayé de construire une narration qui tient les deux. Le roman est écrit à la première personne — ce « je » très occidental, très romanesque — mais l'enfant-narrateur n'existe que dans le réseau de ses relations : son père qui porte en silence le poids de l'aristocratie ganwa, sa mère qui porte en silence celui des massacres de 1972, la fratrie recomposée de plus d'une dizaine d'enfants, les voisins de la parcelle, les voix du quartier. Son identité se construit par frottement avec tous ces autres. Il n'est pas seul dans sa propre histoire.
L'ubuntu m'a appris à écrire un « je » qui n'est pas seul.
« Tu n'es pas un individu isolé, autonome, auto-suffisant comme dans la pensée occidentale. Tu n'es pas une île. Tu fais partie d'une chaîne ininterrompue qui remonte aux ancêtres et qui descend aux enfants pas encore nés. »
— Keza Ndenzako, personnage de Kidal, point de rupture
Le silence comme syntaxe
Il y a quelque chose que le kirundi fait mieux que n'importe quelle autre langue que j'ai apprise : il sait se taire. Et il m'a appris que le silence est une syntaxe — une façon d'agencer les éléments d'une phrase, d'un discours, d'une vie.
Dans la tradition burundaise, le silence n'est pas l'absence de parole. C'est une forme de parole. Mon père, dans mon roman, est décrit comme un homme dont le mutisme de plomb forçait ceux qui l'entouraient à réfléchir à leurs actions. Ce silence n'est pas un vide — c'est une présence. Il dit quelque chose que les mots diraient moins bien. Il dit : je ne parlerai pas, et ce refus de parler est en lui-même un message que tu devras déchiffrer.
J'ai grandi dans une famille où les questions ethniques étaient un tabou absolu. Mes parents n'ont jamais prononcé les mots « hutu » ou « tutsi » devant leurs enfants. Ce silence — je l'ai compris beaucoup plus tard — était intentionnel, stratégique, chargé d'amour et de peur à la fois. C'était une façon de nous protéger d'un héritage empoisonné. Et c'était aussi, paradoxalement, une façon de nous dire : ces mots existent, ils font du mal, et notre silence autour d'eux est notre façon de nous y opposer.
Le roman est né, en partie, de ma tentative de nommer ce qui n'avait pas été nommé. D'aller habiter le silence de mes parents pour comprendre ce qu'il contenait. D'écrire ce que leur amour avait choisi de taire.
Cette leçon — que le silence dit quelque chose, et que l'écrivain doit apprendre à lire les silences autant que les mots — est peut-être la plus précieuse que le kirundi m'ait donnée. En français, on est souvent tenté de tout dire, de tout expliciter, de ne laisser aucun blanc dans la narration. Le kirundi m'a appris à laisser des espaces. À faire confiance au lecteur pour remplir ce que j'ai laissé vide. À comprendre que l'émotion la plus forte arrive souvent dans les intervalles, pas dans les mots.
Le silence n'est pas l'absence de parole. C'est une forme de parole. Mon père me l'a appris. Le kirundi me l'a confirmé.
La langue de la brume : le kirundi et la métaphore
Je voudrais terminer par quelque chose de plus sensible, de moins analytique. Par la brume.
Le Burundi est un pays de brume. Pas toujours, pas partout — mais dans les collines de Muramvya où est né mon père, dans les hauteurs de Kayanza où est née ma mère, la brume arrive le matin comme un voile de lait posé sur le monde. Elle efface les contours, transforme les arbres en silhouettes, noie les distances. Dans la brume, tout est présent mais rien n'est distinct.
Le kirundi est une langue de brume. Il ne dessine pas les contours nets — il suggère, il enveloppe, il laisse les choses à moitié visibles. La brume n'est pas un défaut de la langue : c'est son esthétique. Les choses dites à moitié, les vérités approchées par le biais, les émotions exprimées en proverbes plutôt qu'en déclarations — tout cela crée une écriture qui ressemble à la brume du matin sur les collines de Muramvya.
Depuis que j'écris en français, j'essaie d'introduire cette brume dans une langue qui, naturellement, préfère la clarté. Je ne cherche pas à écrire obscurément — j'ai horreur des obscurités inutiles. Mais je cherche à ne pas tout dire. À laisser certaines choses dans la pénombre où elles sont plus vraies que dans la lumière crue. À faire confiance à l'image là où l'analyse manquerait sa cible.
C'est pour ça que le premier chapitre du roman s'ouvre sur une description de Muramvya à l'aube — les ibigabiro, les arbres sacrés, la brume matinale qui glisse sur les vallées comme un voile protecteur. Ce n'est pas seulement une description paysagère. C'est une déclaration de méthode. Je dis au lecteur : vous entrez dans une langue qui préfère la brume à la clarté. Qui dit les choses de biais. Qui laisse la brume faire son travail.
« Dans les collines verdoyantes de Muramvya, au centre du Burundi, la vie semblait être un poème écrit par Imana, le Dieu des Barundi. La brume matinale glissait sur les vallées comme un voile protecteur, enveloppant la région d'un calme solennel. »
— Le chant des rives, Chapitre 1
Cette phrase, je l'ai écrite en français. Mais c'est le kirundi qui l'a dictée.
Écrire entre les langues
Je ne suis pas un écrivain bilingue. Je suis un écrivain qui vit entre deux langues. Et la différence est importante.
Le bilingue parfait maîtrise deux codes séparés et passe de l'un à l'autre avec fluidité. L'écrivain entre les langues — moi, Kourouma, Adichie, Mabanckou — n'a pas deux codes séparés. Il a une seule écriture, construite sur un fonds où les deux langues se mélangent, s'interpellent, s'enrichissent et parfois s'affrontent. Cette écriture-là n'est parfaitement à l'aise dans aucune des deux langues. Elle est à elle-même sa propre langue.
Ce que le kirundi m'a appris sur le français, en définitive, ce n'est pas une série de techniques rhétoriques. C'est une façon de tenir la langue — avec plus de légèreté, plus de respect pour le silence, plus d'attention à la musique et à l'image, plus de méfiance envers la transparence trop parfaite. Il m'a appris que les mots ne sont jamais innocents. Que « comment ça va » et « quelles nouvelles » ne posent pas la même question sur l'existence humaine. Que le silence d'un père peut être plus éloquent que n'importe quel discours. Que la brume du matin sur les collines de Muramvya est une esthétique, une éthique, une poétique.
Et peut-être, surtout, il m'a appris ceci : on n'écrit vraiment bien qu'à partir de là où l'on vient. Pas en imitant la langue qu'on admire, pas en cherchant à effacer ses traces d'origine. Mais en les assumant. En les portant fièrement comme une musique sous les mots.
Mon français a du kirundi dessous. Et c'est précisément pour ça qu'il sonne comme il sonne.
On n'écrit vraiment bien qu'à partir de là où l'on vient. Mon français a du kirundi dessous. C'est précisément pour ça qu'il sonne comme il sonne.
— B. Claude Ntahuga
Bruxelles, mai 2026
Petit lexique kirundi de l'article
Mwaramutse → littéralement : "tu as bien dormi, tu t'es levé du bon pied" | en français : "bonjour (le matin)"
Amakuru ? → littéralement : "quelles nouvelles dans ta vie ?" | en français : "comment ça va ?"
Ni meza → littéralement : "c'est bon, c'est beau" | en français : "ça va bien"
Umuntu agirwa n'uwundi → littéralement : "une personne est une personne grâce aux autres" | en français : "ubuntu — philosophie de l'interdépendance"
Ubwitonzi → littéralement : "douceur intérieure, sagesse tranquille" | en français : "sérénité profonde — intraduisible en un mot"
Umuganuro → littéralement : "fête royale des semences" | en français : "cérémonie du renouveau — intraduisible"
Impeshi → littéralement : "petite saison sèche de janvier-février" | en français : "saison particulière sans équivalent"
Umumenja → littéralement : "traître — puis : victimes des massacres de 1972" | en français : "mot politiquement détourné"
Umwimukirira → littéralement : "celui qui a quitté sa terre et n'en trouve pas de nouvelle" | en français : "exilé permanent"
Ibigabiro → littéralement : "arbres sacrés gardiens des secrets des ancêtres" | en français : "arbres cérémoniels"
Intore → littéralement : "guerriers royaux danseurs" | en français : "danseurs rituels du royaume"
Imana → littéralement : "Dieu des Barundi — littéralement : la chance, la grâce, le destin" | en français : "Dieu créateur dans la cosmologie burundaise"
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